Derrière une image bitchy assumée, Charli xcx a trouvé dans son mariage l’équilibre que la gloire ne lui donnait pas. Aujourd’hui, elle assume enfin ses deux visages : provocatrice sur les dancefloors et femme attachée à son jardin secret.
Charli xcx ne minaude pas. Aucun faux semblant chez cette jeune femme de 33 ans dont le regard, du moins en public, se teinte souvent d’ironie lorsqu’il n’est pas masqué par des lunettes noires. À sa demande, j’arrive chez elle, sur les collines d’Hollywood, avant huit heures du matin, une heure presque indécente pour celle qui revendique dans ses chansons sa vie de clubbeuse (Club Classics) et ses excès quotidiens (365).
Notre conversation se tient au bord de la piscine. Alanguie sur son transat, la star sort à peine de la douche et ne porte aucun maquillage, laissant, ô surprise, deviner des taches de rousseur sur son visage. George Daniel, l’homme qu’elle a épousé il y a deux semaines et batteur du groupe The 1975, passe une tête, un grand sourire aux lèvres. Aussitôt qu’elle le voit, la mine de Charli s’éclaire. Prochainement, le couple s’envolera en Italie fêter une seconde fois son mariage, qui fera également office de lune de miel. Charli trépigne d’impatience : « Ça va être incroyable, on va manger des montagnes de pâtes et boire des spritz à n’en plus finir. »
La cuisine, ouverte sur le patio, abrite une table immense, entourée de bancs. Non loin, sur un chevalet, repose une toile sur laquelle la chanteuse a esquissé un arbre. Le soleil matinal éclaire les vastes baies vitrées, soulignant l’opulence du décor. C’est le bon moment pour proposer à Charli de revenir sur les chapitres de sa vie qui l’ont amenée à devenir propriétaire d’un endroit si incroyable. Elle me dévisage, comme si elle se demandait si on pouvait me faire confiance…
Son premier succès est paradoxal. En 2013, ses tubes Boom Clap et I Love It s’imposent dans le monde entier, sans pour autant faire d’elle une star. On aurait presque l’impression que ce sont ses chansons qui lui font l’honneur de faire rejaillir un peu de leur notoriété sur sa personne. Elle voyage, se produit partout dans le monde et commence à jouir d’une notoriété certaine. On parle d’elle dans The Guardian ou Rolling Stone. Le plus souvent, c’est pour la présenter comme une musicienne un peu trop pointue, bloquée dans l’antichambre de la célébrité. « J’avais trempé un orteil, avoue-t-elle, mais je n’avais pas encore entièrement plongé. Je pense que cela a été une bonne préparation pour ce que je vis aujourd’hui. »
Un personnage à la Dolly Parton
Car depuis brat, son sixième album sorti en 2024, les choses ont changé. Charli est encore portée par ce succès planétaire qui ne laisse entrevoir aucun signe d’essoufflement. « Je n’ai pas vraiment mon mot à dire sur quand ce sera terminé ou pas », dit-elle. Une chose est sûre : la star ne compte pas rester plantée là à attendre que l’effet retombe. Pour la suite, elle a confié son destin au grand écran. Charli est ainsi au générique de sept films qui devraient sortir prochainement : Erupcja – né de son amitié avec le dramaturge Jeremy O. Harris et d’une rencontre fortuite avec le réalisateur Pete Ohs –, 100 Nights of Hero, une fable dans laquelle elle joue aux côtés d’Emma Corrin, ou encore Sacrifice, avec Chris Evans et Anya Taylor-Joy. Charli jouera aussi le premier rôle de The Moment, une sorte de documentaire parodique dans lequel elle incarne une pop star torturée par la gloire face à Alexander Skarsgård.
Lorsqu’elle n’est pas elle-même à l’écran, elle compose pour le cinéma, notamment l’épopée pop Mother Mary, portée par Anne Hathaway, ou l’adaptation des Hauts de Hurlevent par Emerald Fennell, avec Margot Robbie et Jacob Elordi.
Mais si la star vit son moment de gloire, cela ne reste qu’un moment inévitablement voué à passer : « Je sais que ça ne durera pas éternellement, mais c’est précisément ce qui me plaît. » À ce stade de notre entretien, je lui demande ce qu’a changé la célébrité dans sa manière d’être en public. La chanteuse se lance alors dans une véritable grimace devant mes yeux, montrant le visage qu’elle réserve en public : elle baisse le menton, lance un regard vitreux, et tire les cheveux de ses tempes pour montrer les traits géométriques qu’elle obtient habituellement à l’aide de tresses invisibles. L’effet est saisissant, je tombe dans le panneau : j’ai l’impression de voir « la vraie Charli xcx ».
Elle m’avoue être très préoccupée par son apparence, et maîtriser exactement tout ce qu’elle pourrait changer sur son visage avec un peu de chirurgie. « J’y pense tout le temps, et je dois arrêter d’être obsédée par ça. » Elle a récemment arrêté le Botox. « Ça me manque », confie-t-elle l’air maussade. Ces rôles au cinéma l’ont contrainte à stopper toute médecine esthétique : « J’ai fait quelques auditions avec du Botox, et mes sourcils partaient vraiment en cacahuète dès que je devais les lever. »
Son personnage de « Charli xcx » n’est pas un simple alter ego, il emprunte beaucoup à sa propre personnalité. « Pour moi, c’est un peu comme Dolly Parton, c’est une performance, avec un personnage. C’est toi et en même temps, c’est un rôle que tu joues », me confie A.G. Cook, producteur de musique et figure centrale de la nébuleuse hyperpop dont a émergé Charli. Il pondère : « Cela dit, son visage public d’aujourd’hui est assez proche de ce qu’elle est dans la vie. »
Charli a grandi près de Londres, d’un père britannique et d’une mère d’origine indienne, arrivée au Royaume-Uni après que sa famille ait été expulsée d’Ouganda par le dictateur Idi Amin Dada. Ses parents encouragent très tôt son goût pour les arts, allant même jusqu’à la conduire dans les raves illégales où elle se produit sur scène. En 2009, à l’âge de 17 ans, elle signe un contrat avec la maison de disques Asylum / Atlantic Records, avec laquelle les relations n’ont pas toujours été au beau fixe. « Avant, ils n’aimaient pas vraiment mon côté bitch. Maintenant, je crois qu’ils se sont rendus compte que ça marche. » Il faut dire que la musicienne défend bec et ongles sa liberté de création. « Chacun son rôle », résume-t-elle. Pour elle, une maison de disques, c’est avant tout une « banque » qui lui permet de mener à bien ses projets, que ce soit son album en studio ou le clip dément de Guess, avec Billie Eilish au volant d’une pelleteuse qui soulève des tonnes de culottes. « Pour moi, leur rôle, c’est de m’aider à réaliser mes visions. »
« Ma motivation n’a jamais été de devenir la plus grande popstar du monde, explique Charli xcx, mais de faire la musique que je souhaite faire, et qu’elle soit écoutée par le plus de gens possible. Ça paraît simple, mais pendant longtemps, je n’ai pas vraiment trouvé ma place. Est-ce que je suis censée être underground, ou est-ce que je dois chercher à devenir un produit commercial ? Avec brat, j’ai arrêté de me prendre la tête. J’ai fait ce disque comme je le voulais, tant pis s’il ne trouvait pas son public et que mon label me lâchait. »
En avril 2024, moins de deux mois avant la sortie de son album, Charli annonce son Sweat Tour, plusieurs dates communes dans les stades américains avec le chanteur Troye Sivan. À l’époque, Charli n’est pas la plus connue des deux, Sivan surfe sur la vague de son single Rush, qui cartonne. Mais rapidement, la dynamique entre les deux s’inverse. Le 7 juin sort l’album brat. Le 27, Charli fait une apparition surprise au concert solo de son comparse à Londres. On fait le noir, et lorsque les lumières se rallument, la salle est entièrement éclairée de vert, comme la pochette de son album. Là, Charli apparaît en ombre chinoise. « La réaction de la foule quand elle est apparue sur le fond vert, c’était massif, j’en ai encore des frissons », se souvient le chanteur. Ravi en tant qu’ami, il l’est aussi en tant que fan : « Je fais partie de la communauté gay qui la suit depuis super longtemps », dit-il. Charli rend la pareille : elle se dit « super redevable » à ses fans queers.
Et pour elle, l’avis des fans compte énormément. Toujours à l’affût de ce que l’on raconte sur son personnage sur les réseaux sociaux, mais aussi dans les médias plus traditionnels, elle ne se lasse pas d’être fascinée par ce que les gens font de sa représentation. Elle me dit qu'elle lit tout ce qui était publié à son sujet, que le climat des réseaux sociaux l'affectait. Elle veut savoir comment les gens parlent d'elle, comment les critiques la perçoivent, ce que les nouveaux auditeurs pensent de tout cela. « Je m’intéresse toujours à ce que pense le spectateur lambda. Et lui, il se dit probablement que je suis une fille qui fait la fête, qui prend de la drogue et qui est un peu une connasse. » Une question s’impose alors : pourquoi n’a-t-elle jamais apporté aucun démenti solide ? La réponse fuse, claire : « Ça ne sert à rien. Quand beaucoup de gens affirment qu’une chose est vraie sur internet, alors ça devient la vérité. » Est-ce justement pour jouer avec cette image qu’elle a écrit 365 ? « Non. La chanson dit simplement que je fais la fête 365 jours par an, mais à mesure que les jours avancent, tout se délite et à la fin, ça devient presque triste. »
Pour la star, la déglingue, c’est terminé. En tout cas pour le moment. Il y a quelques jours, Charli fêtait son anniversaire au bord de la piscine où nous bavardons aujourd’hui. Une soirée intime et bien sage, comparée à ses 32 ans, célébrés l’an dernier en grande pompe avec Billie Eilish, Anya Taylor-Joy, Glen Powell, Lorde, Addison Rae et Rosalía, venue les bras chargés d’un bouquet de cigarettes. Charli esquisse un sourire. « Que voulez-vous ? Quand mes amies ont un coup dans le nez, elles aiment prendre des photos et les poster pour leur communauté ! »
Mariage improvisé
Mais la douce Charli qui se tient devant moi est également célèbre pour les coups de griffes qu’elle réserve à certains de ses contemporains dans ses chansons, des sous-entendus bitchy qui sont clairs (et jouissifs !) pour ses fans, mais suffisamment opaques pour les non-initiés. À l’exception de Julia Fox, textuellement citée dans 360 (« I’m so Julia »), et de Lorde – présente sur le morceau Girl, So Confusing –, Charli laisse les autres se prendre la tête. Son morceau Sympathy Is a Knife est ainsi communément interprété comme une attaque voilée contre Taylor Swift. « Je suis plutôt directe, confie-t-elle lorsque je lui demande ce qui la pousse à lancer de telles piques. J’ai horreur de cette expression, mais je suis comme je suis. Beaucoup pensent que ce n’est que du théâtre, mais non. Ouvrir ma gueule, assumer le mauvais esprit, c’est ce qui me rend entière. Vous pouvez en témoigner, j’espère ? » Je réponds que je n’ai pas de détecteur de mensonges, mais qu’elle me semble tout à fait sincère. « Ou alors, je suis une psychopathe », rebondit-elle dans un éclat de rire. En octobre, Taylor Swift a sorti son nouvel album The Life of a Showgirl, qui comprend Actually Romantic, une chanson qui semble interpréter à tort la chanson de Charli sur le doute de soi comme une chanson offensive, avec des paroles telles que « J'ai entendu dire que tu m'appelais “Barbie ennuyeuse” quand la cocaïne te rendait courageuse » et « Tu m'as écrit une chanson disant que mon visage te rendait malade ». La star n'a pas confirmé à qui faisait référence Actually Romantic, se contentant de dire qu'il s'agissait d'une personne qui entretenait une « relation unilatérale et conflictuelle » avec elle (si vous écrivez une chanson conflictuelle sur quelqu'un, la relation est-elle vraiment unilatérale ?) Presque tout le monde a immédiatement pensé que la chanson parlait de Charli ; les fans de Swift se sont déchaînés.
Depuis la sortie de Showgirl, Charli ne s'est pas mise au vert, apparaissant sur la scène de Saturday Night Live pour soutenir l'invité musical Role Model, lui offrant ses lunettes de soleil emblématiques. La saga se poursuit dans la section commentaires, mais jusqu'à présent, Charli a évité de s'engager directement, y compris dans les pages de Vanity Fair, refusant de commenter la situation.
En septembre dernier, au beau milieu du Sweat Tour, et juste avant le lancement de la tournée Brat Tour 2024, Charli écrit un message au photographe Aidan Zamiri – ou plutôt, comme il le qualifie, « un vomi de mots » : « Son texte ressemblait presque à une page de journal intime. Comme si elle exprimait tout ce qu’elle avait sur le cœur, elle réfléchissait à ce que cela signifiait d’avoir obtenu tout ce qu’elle pouvait désirer à ce moment-là de sa vie. » Un document qui devient le point de départ de The Moment, réalisé par Aidan Zamiri, sur un scénario coécrit en quelques mois avec Bertie Brandes. Le film prend le contrepied des documentaires emphatiques sur les tournées de stars où à la fin, comme elle le résume, « l’artiste triomphe des obstacles pour devenir une sorte de héros ». « Pas du tout mon expérience », soupire-t-elle. Son but est plutôt de faire un film autour de la pression qu’elle ressent pour tourner ce genre de documentaire. Elle joue face à Alexander Skarsgård, qui incarne, selon ses propres mots, « un réalisateur chargé par le label de réaliser le docu de la tournée de Charli xcx et tirer profit du phénomène brat » et de l’autre Charli, qui incarne « une version infernale d’elle-même ». Pour Charli, tourner The Moment a presque tenu de la thérapie. « J’ai toujours du mal à prendre du recul, parce que je passe sans cesse au projet suivant », dit-elle. La suite logique après brat aurait été de replonger dans la musique, d’autant que la sienne tient désormais de la recette « facilement assimilable » par le grand public, comme elle dit.
Mais la facilité, très peu pour Charli. Il y a toutefois une différence de taille entre son personnage dans The Moment et ce qu’elle est vraiment : pas de George Daniel dans le film. Vous savez, George, l’homme qui a passé une tête sur la terrasse, et qui est devenu l’un des piliers de sa vie. Ils se sont mariés à Londres fin juillet. Rien de très soigné et réfléchi dans l’organisation. Ils avaient un créneau libre dans leurs agendas, ils ont saisi l’occasion, voilà tout. Charli n’a trouvé sa robe Vivienne Westwood que cinq jours avant la cérémonie. « C’était cool de le faire à notre manière, dit-elle. On voulait surtout échapper aux pressions, à toutes ces attentes qui veulent que le jour de ton mariage soit l’aboutissement de ta vie de femme. »
Chez George, elle trouve un soutien de tous les jours, qui la « comprend vraiment, dans les meilleurs comme dans les pires moments. » Et qui sait l’apaiser dans les affres de son hyperactivité. « Lorsque je tombe malade, George me soigne, et c’est à ce moment-là que je me sens apaisée. » Charli avoue qu’elle ne parvient à se reposer que lorsque son corps lâche prise et la force à faire une pause : « La vie est si courte, conclut-elle. Il y a tellement de choses que je veux faire. Et je suis toujours partante pour m’y mettre. »
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